20 octobre 2008

New York City Transit

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Pourquoi tant de marches ?
--L’escalier en colimaçon défile sous mes semelles usées sans jamais sembler prendre fin. Si seulement il n’y avait pas cette odeur d’urine. J’ai dû perdre la notion du temps pendant un moment parce que je suis finalement arrivé à mon palier. Je laisse échapper un bruyant soupir avant de pousser la porte.

« Enfin de retour, Carl »
------ -Du nouveau ?
------- Seulement le type pour la chaufferie. Il passera Vendredi.
------- Merci Tess mais rien sur les Knicks ?
------- Rien.

--J’abandonne mon assistante et fais comme si je ne remarquais pas son regard de pitié qu’elle me lance par-dessus ses lunettes. Elle ne peut vraiment pas s’empêcher s’en faire pour moi comme si j’étais encore un adolescent mal dégrossi. Ça m’énerve, mais comment lui en vouloir ?
Je pousse la porte surmontée d’une vitre opaque. Carl Payne, The Post Tribune, y est écrit en grosse lettre noire. Le mec qui a posé cette inscription cachait avec peine sa pitié ce jour-là. Carl Payne, le seul journaliste qui bosse en dehors des locaux de son journal. Manque de place, on lui a dit. Fallait que ça tombe sur lui, évidemment. Le mec qui tient la chronique financière (quoi de plus barbant ?), lui, il bosse au bureau. Faut dire que lui, il a pas ouvert sa grande gueule face au rédacteur en chef. Encore une fois, t’as bien joué, Carl.

--Je jette mon chapeau sur le porte-manteau d’un revers de la main droite. Raté. Je ne suis pas un New-Yorkais pour rien. Je ramasse le galurin, le tape pour enlever la poussière (faudra bien qu’un jour je fasse un peu de ménage ici) et le repose sur ma tête. L’imper’, lui prend sa place sur l’une des patères du porte-manteau.
--Quelle heure il est ? 23h37 sur l’horloge murale au dessus de la porte, ça me laisse environ deux heures avant que les presses ne s’activent. Je m’installe devant ma machine à écrire, glisse une feuille dans le chariot et pose mes doigts sur les touches.

--Rien. Rien ne me vient en tête. Que voulez-vous que je raconte, il ne se passe rien chez les Knicks.
--Je pose mes pieds sur le coin du bureau, la chaise en équilibre sur deux pieds et tire mon couvre-chef sur les yeux. Les Knicks. Un grand chambardement avec l’arrivée de D’Antoni et la draft qui a suivie mais après plus rien.
--Le recrutement du coach Italo-américain est le premier coup du nouveau boss, Donnie Walsh et on pensait que c’était la première étape d’une refonte totale de cette équipe qui n’a maintenant de mythique que les couleurs. Surtout que D’Antoni et les Knicks, c’est pas gagné.

C’est vrai que ses origines italiennes renouent avec les racines et l’identité de Big Apple et que sa réputation n’est plus à faire mais le jeu prôné par l’ancien Sun est aux antipodes de l’esprit « Knicks », ce condensé de sueur, de défense et de rugosité qu’apprécient tant les fans du Madison. D’Antoni, lui préfère le showtime, l’attaque à tout va et tant pis pour la défense. Durcir le jeu, ça, Phoenix période D’Antoni n’a jamais pu le faire. Qu’en sera-t-il à New York si les joueurs essaient de courir lors qu’on les bouscule ? Le public du Madison est intraitable avec les faibles.

--Quand même, le jeu qui a fait la réputation de l’Italo-américain colle assez bien avec les actuels joueurs de NY. Des gars très forts offensivement mais qui ne portent qu’un intérêt modéré pour la défense. Les joueurs de Phoenix, candidat au titre, n’étaient pas très différents sauf peut-être pour une chose. L’altruisme. La clé de la réussite des Suns était cette volonté de passer la gonfle au joueur le plus à même de scorer. Mes Knicks à moi, n’ont qu’une notion très abstraite de l’utilité de faire une passe.

--C’est pourquoi tout le monde pensait que la franchise allait connaître du mouvement. Que dalle. Les gros salaires cancérigènes, Marbury, Randolph, Curry sont toujours là. L’équipe bricolée par Isiah Thomas n’a quasiment pas changé. Le duo Walsh-D’Antoni promettait du nouveau, on attend toujours.
--Si, il y a bien Chris Duhon qui a investit un nouveau casier. Un bon petit gars, pas mauvais mais pas extraordinaire. Vrai meneur mais pas de quoi sublimer son entourage. Surtout celui-là. L’ancien de Duke est la plus grosse recrue des supposés nouveaux Knicks. Pas de quoi fouetter un chat et encore moins la crémière.

--Comment je pourrais remplir un papier avec ça ? 00h12 à l’horloge, même elle semble se payer ma tronche. La machine à écrire reste désespérément silencieuse comme endormi dans la ville qui ne dort jamais. A croire que Donnie Walsh a apporté un peu de l’Indiana aux Knicks. Génial.
--Je repose mes pieds à terre, remonte mon chapeau sur le front et tire le tiroir. Y’avait bien une bouteille par là, non ? Mes doigts s’enfouissent dans les papiers, caressent puis palpent un cylindre de verre et l’agrippent victorieusement pour porter la bouteille à mes yeux fatigués. Du coca. Génial.

--Je la décapsule quand même. Se saouler au coca c’est pas aussi glorieux mais bon… La fenêtre de mon bureau est encore éclairée par le vieillissant lampadaire de l’autre côté la rue. Je tire le store vénitien d’un geste souple et milles fois répétés. En bas, une voiture de police siffle la chaussée toutes lumières et sirènes dehors. Le gars qui bosse pour les faits divers doit en avoir des trucs à écrire dans ses colonnes, lui. Mon regard blasé se pose sur l’enseigne délavée d’une quincaillerie. J’aime bien cette enseigne, elle me fait penser à Little Italy à l’époque où les italiens d’Amérique ne parlaient jamais en anglais.

--Le rookie, Gallinari n’est peut-être pas passé par Ellis Island mais son arrivée couplée à celle de D’Antoni prend des formes de retour aux sources pour la franchise New-Yorkaise, comme si la elle devait retrouver les vieilles valeurs, celles du travail, des manches retroussés et de la nécessité de prouver qu’on a sa place ici.

--Il a autant de plomb dans les bourses que dans la tête ce gamin, tout le monde l’aurait vu s’il n’était pas blessé. Gallinari, c’est de la technique et du mental, le genre de mec dont New York a besoin pour en faire une équipe viable. S’il arrive à s’adapter à la NBA et à encaisser la pression de la Grosse pomme. La première fois que le mot « Knicks » a été associé à son patronyme, il a déjà été hué comme une tanche dans le far-west. Dur comme entrée en matière. Il n’a pas bronché. C’est le mec qu’il nous fallait je vous dis.

--Même si j’ai confiance en lui et que D’Antoni va en prendre soin (qui ne prendrait pas soin du talentueux fils d’un de ses vieux potes ?), New York, ça reste la jungle. Et les Knicks, plus encore. Plus personne ne s’y est attiré de respect depuis Ewing et cet allumé de Sprewell. Apparemment, pour y réussir, il faut soit être une bête, soit un inconscient. Le petit Gallinari a du mental, mais en a-t-il suffisamment ? New York, c’est pas New Orleans. Malheureusement ou heureusement, je sais pas.

--Finalement, elle est descendue vite la bouteille de coca. Je la pose sur mon bureau avec son quart de liquide brun-noir. La capsule entre les doigts, je vise la corbeille dans le coin opposé et relâche le fouetté du poignet. La capsule cogne le rebord gauche de la corbeille et retombe lamentablement au sol. Si j’étais à Boston, je l’aurais mis.

--Ma feuille ne s’est toujours pas remplie. Qu’est-ce qu’elle attend ? 00h40. Le temps est en fait un complot contre moi. Si ce n’était pas le cas, il m’aurait attendu, non ? Et puis si c’est pas un complot, c’est non assistance à personne qui risque de perdre son job. Que voulez-vous que je vous dise, la solidarité n’est plus une valeur de nos jours. J’ai toujours dit que le temps n’était qu’un ingrat.
J’entends quelqu’un gratter à la porte. Ça doit être Tess.

------- Carl ? Crie-t-elle à travers la porte où se dessine péniblement sa silhouette à travers le verre dépolie.
------- Quoi ? Beugle-je sans conviction de mon fauteuil derrière mon bureau.
------- Avez-vous bientôt terminé votre article ? Savez-vous que les presses vont bientôt être mises en route et que vous ne pourriez plus faire publier votre article ?
------- (Sans blagues, murmure-je) J’ai presque fini, je fignole.
------- Oh, alors je vais attendre, vous n’aurez qu’à me le transmettre quand vous en serait satisfait, j’irais le porter tout de suite après.
------- Ne vous embêtez pas Tess, j’irais le porter moi-même (comme si j’avais besoin de sentir l’attente d’une personne supplémentaire), rentrez chez-vous, il commence à se faire tard.
------- Très bien, vous n’avez besoin de rien avant que je m’en aille ?
------- Non, ça ira… Si, attendez, il ne nous reste pas une ou deux bouteilles de coca, par hasard ?
------- Du coca ? Je ne savais pas que vous buviez ce genre de boissons, Carl.
------- Ça fait des années que j’en bois.
------- (mon assistante entrebâille la porte avant d’y glisser sa tête) Ah oui ?
------- Tess, je n’ai pas vraiment le temps de discuter de mes habitudes alimentaires…
------- Oui, oui, excusez-moi, je vous laisse. Bonne nuit, Carl.
------- ’nuit.

--Je ne crois pas qu’elle ait vu la feuille blanche. Enfin, je ne suis pas sûr. Au moins, Elle est partie. En même temps, j’aurais pu dire que c’est sa faute si je n’ai pas pu rendre mon article à temps si elle était restée. J’aurais pu bidonner une excuse qui lui mettrait tout sur le dos. Qu’est-ce que je raconte, c’est la dernière fois que je bois du coca, moi.
--Au pire, j’ai qu’à écrire un truc bateau sur l’histoire de la franchise ou un ancien Knick. Je porte la bouteille de coca au trois quarts vide à ma bouche et en avale une gorgée. Je pourrais récapituler les bastons successives de la franchise. Ça plait toujours au gens ça. Ou alors je pourrais évoquer une vieille gloire New Yorkaise, voire une légende comme Patrick Ewing.

Patrick Ewing…

Et dire que nos braves dirigeants ont recruté son fils. L’intention est bien gentillette mais Junior ne possède pas un dixième du talent de son père. Même en NCAA, son rôle se limitait à défendre et à prendre des rebonds. Pour un grand pivot, ça m’aurait suffit, mais le petit Ewing est un banal ailier de 2 mètres 03. Cette sympathique attention en forme d’hommage au grand joueur qu’a été Ewing et qui vise aussi à mettre un peu de baume au cœur des New Yorkais, risque au contraire de tourner au cauchemar.
--Porter un maillot des Knicks floqué des lettres E-W-I-N-G lorsque l’on possède un niveau limité peut paraître suicidaire. Ce gamin sera observé, scruté, analysé et tout ça à l’échelle de son père. Je n’arrive même pas à uriner quand une seule personne me regarde (activité que je fais tous les jours sans jamais connaître de difficultés), alors comment lui peut (bien) jouer au basket avec des milliers de paires de yeux dans le dos sur lequel est superposé l’image translucide d’une légende ?

--D’un autre côté, l’attention porté à Junior ne pourra pas s’exercer sur les épaules de Gallinari qui lui peut apporter à la franchise, pour peu qu’on lui en laisse le temps. C’est peut-être ça la stratégie des dirigeants. Utiliser Ewing Junior comme paratonnerre pour laisser D’Antoni, Gallinari et les autres (enfin les autres…) le temps de travailler et de se lancer sur les bons rails, à l’abri des attentes excessives et exigeantes des fans. Le pauvre Junior est lancé en pâture au fauve. C’est presque s’il ne passerait pas pour un héros à mes yeux, tel le soldat qui se lance sur une mine pour sauver son bataillon. Là, j’aurais un truc à écrire. Je pourrais même réhabiliter le fiston. Enfin si les Knicks renouent avec les sommets. Sinon, le petit aura été sacrifié pour rien.

--En même temps, tout le monde connaît le niveau d’Ewing fils. S’il reste dans son registre, défense, rebond, dunk spectaculaire, et surtout s’il se bat comme un enragé chaque seconde qu’il passe sur les parquets du Madison, il pourrait devenir le chouchou du Garden. Personne ne lui en demandera plus et le public New Yorkais est absolument dingue de ce genre de joueur qui défend dur et se donne à fond. Quoi de mieux que le fils de la légende de la franchise pour incarner l’esprit des Knicks ? Suffit qu’il se dépouille chaque soir et qu’il travaille dur. Ça a presque l’air facile.
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Je ne sais pas si Donnie Walsh à calculer les choses comme ça lorsqu’il a conclu le transfert à l’origine de la venue d’Ewing. En plus, il a été échangé contre les droits de draft du pivot français Fred Weis (donc littéralement contre rien), lequel est le symbole de la déchéance des Knicks dans l’esprit des fans New Yorkais. C’est lorsque le prometteur pivot a été pris à la place de la rugueuse star locale, Ron Artest, que la franchise a perdu le soutien de son public et a commencé sa descente aux enfers. Quand serait-il maintenant si Artest avait été sélectionné ? Ironie du sort, Weiss (enfin ses droits) se retrouve avec Artest à Houston, la franchise qui avait gâché les espoirs d’Ewing senior et des Knicks de remporter le titre lors des Finals 1994.
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Weiss constitue malgré lui un traumatisme dans l’esprit des fans du Garden et l’échanger les a peut-être soulager d’un poids qu’ils n’avaient même pas conscience sentir. Ce départ, qui n’est que symbolique, est le point de départ d’une nouvelle ère dans leur esprit. Enfin, je crois.
L’équation de Walsh est plutôt intéressante (même si honnêtement, je ne sais pas si elle a été calculée comme ça). Echanger le symbole de la déliquescence de la franchise contre l’incarnation du souvenir d’une légende New Yorkaise lequel pourrait devenir la coqueluche du Garden sans qu’on ait trop à lui demander et par la même occasion détourner l’attention des espoirs de réussite de la franchise, D’Antoni et Gallinari. Intéressant.

--Par ailleurs, j’y pense, si Duhon en meneur réservé et propre qu’il est se contente de donner les ballons aux bons moments aux gâchettes que sont les Crawford, Randolph ou Robinson, les Knicks auront en partie réglé leurs problèmes de cohérence et d’organisation offensive. Si on y réfléchit un peu, certains Suns comme Stoudemire ou Barbosa sont loin d’être des modèles d’altruisme. Duhon n’est pas Nash évidemment, mais la grande majorité des Knicks sont des très forts joueurs de un contre un ; suffit que l’ancien Blue Devil lâche la pelote lorsque l’un de ces énergumènes est en situation faire sa fête à son unique opposant.
--J’en sais rien, faudra attendre que la saison s’endurcisse de quelques mois avant d’avoir de vraies réponses. Au moins le staff à l’air de réfléchir, c’est déjà ça. Et même s’il est peu être un peu trop prudent, cette façon de faire apparaît comme un soulagement après ce qu’on a vécu les années précédentes.

--J’attrape la bouteille profilée... Elle est vide. Mon œil se porte sur l’horloge avec dédain, comme un guerrier expérimenté ne craignant pas la horde furieuse qui court en rang serré dans sa direction. 1h34. Je suis dans la merde. Je me redresse sur ma chaise, baisse mon chapeau sur les sourcils et je commence à écrire. Rien de bien folichon, je raconte la naissance de la franchise lorsqu'on les appelait les Knickerbockers de New York. Ça ne fera jamais que le 26ème fois.


StillBallin


3 commentaires:

Dominique a dit…

Ta saga NY flingue.
Pour les Knicks, perso, j'y crois.
Chandler, Gallinari, Robinson, Marbury & Curry ça fait le meilleur banc de la ligue.
Après, D'antoni n'est pas connu pour utiliser autre chose que ses titulaires, donc on verra, mais I believe...

StillBallin a dit…

merci, j'avoue que je kiffe bien écrire ce genre de trucs.
Les knicks ont des joueurs de talents mais est-ce qu'ils vont tous tirer dans le même sens? Les potentialité sont énormes d'un côté comme de l'autre, ils peuvent tout casser comme ils peuvent tout foirer. Je crois que c'est l'équipe la plus incertaine et imprévisible de la ligue.
Rien que ça, nous fait à nouveau aimer NY.

Anonyme a dit…

un clip d'akhenaton...merde