04 août 2013

Victor Oladipo en meneur ou la théorie du "tanking sournois"

STILLBALLIN
Alors comme ça, le Magic d'Orlando compte utiliser Victor Oladipo, drafté n°2 en juin dernier, en meneur? Je ne fais pas partie de ceux qui pensent que les frontières entre les différents postes sont complètement étanches et que les joueurs ne peuvent pas se balader d'une position à une autre. Cependant, il y a à mes yeux plusieurs conditions pour que cela fonctionne. Soit le joueur possède peu ou proue les caractéristiques physiques, techniques et mentales pour occuper correctement ce second poste (à l'instar d'Al Horford qui est un power forward naturel mais qui s'en tire très bien en pivot), soit il est placé à cette autre position sans en avoir les responsabilités habituelles (Mario Chalmers qui joue plutôt comme s'il était un arrière-shooteur pendant que les tâches de meneur reviennent à un autre membre du cinq, en l’occurrence LeBron James).

Dans les autres cas, ça foire. Ou du moins les résultats ne sont pas satisfaisants. Aussi talentueux soit-il, Russell Westbrook ne peut pas empêcher ce sentiment que son incapacité à distribuer le jeu correctement s'accroche aux roues du bolide qu'est Oklahoma City comme un boulet aux chevilles d'un détenu en fuite. Lors du premier tour des playoffs face à Golden State, Kenneth Faried régulièrement installé en pivot l'espace de quelques matchs, n'a jamais pu protéger la raquette et couvrir les brèches que l'attaque des Warriors se faisait un plaisir de provoquer. Je suppose que ses segments un peu courts (2,01m de la tête aux pieds et un bon mais insuffisant 2m13 d'envergure de bras) et son manque de science et d'automatismes à ce poste y sont pour quelque chose. Et que dire du pauvre Wesley Johnson, sorte de poste 3/4 rappelant un petit peu Shawn Marion quand il était en NCAA? Une fois -manifestement définitivement- décalé sur le poste 2, on a jamais retrouvé le génial ailier vu à Syracuse.

Dans quelle catégorie doit-on donc classer Victor Oladipo? 

Si vous avez lu notre mock draft et nos vidéos de scouting, vous êtes déjà en train de couler à contre-cœur un œil du côté de la case la moins reluisante. En effet, l'ancien Hoosier n'a jamais joué à ce poste durant sa courte carrière alors que c'est vraisemblablement le poste qui demande le plus de "science", de savoir-faire et d'expérience. Il n'est pas non plus un manieur de ballon d'un niveau réellement élevé, condition sine qua none à ce poste en NBA si on veut éviter que l'attaque soit grippée par une défense un peu pressante sur le porteur de balle. Et puis Oladipo est un passeur volontaire mais comme tout en ce bas monde, les bonnes intentions seules ne suffisent pas. Il ne faudra dès lors pas s'étonner de le voir perdre le cuir, prendre de mauvaises décisions, ne pas parvenir à créer pour autrui et ne pas parvenir à mettre en place une attaque quand il devra driver les floridiens. Que peut-on attendre d'autre de quelqu'un à qui on demande de prendre les commandes d'un avion de chasse alors que son boulot à lui, c'est de nettoyer la piste d'atterrissage?

En fait, Oladipo pourrait être positionné en meneur avec un certain succès si les tâches habituellement dévolues à ce poste étaient attribuées à un autre joueur sur le terrain. Le natif du Maryland ferait en effet un merveilleux arrière déguisé en meneur aux côtés d'un LeBron James ou peut-être d'un James Harden. Mais existe-t-il un joueur suffisamment bon playmaker évoluant sur une autre position que celle de point guard à Orlando? Pas vraiment. Hormis les véritables meneurs, seul Tobias Harris a quelques capacités en la matière mais pas au point de jouer les maestro d'une équipe NBA, faut pas déconner.

Mais alors c'est quoi le délire de faire jouer 'Dipo meneur? Voilà ce que vous entendrez sûrement en posant cette brillante question: "Oladipo n'est pas moins rapide que la plupart des meneurs et parallèlement, il est plus grand et plus puissant. Du coup, il part avec une grosse supériorité physique face à n'importe quel poste 1 adverse". Et quand vous leur opposerez qu'il n'a pas la maîtrise technique, ni les connaissances et le savoir-faire de ce poste, on vous rétorquera avec une morgue princière que ces choses-là s'apprennent, à la différence des aptitudes physiques.

Mouais. Savoir quand passer, quand shooter, savoir à quel dixième de seconde faire la passe, avoir la précision de passe nécessaire, savoir lire le jeu et voir l'ensemble des possibilités en un clignement de paupière, savoir choisir la meilleure option, savoir l'exécuter comme il faut, savoir quand accélérer le jeu, quand ralentir le tempo, savoir anticiper les déplacements de ses coéquipiers, ceux de la défense adverse, savoir choisir le bon système de jeu en fonction de la défense proposée, maîtriser le pick-and-roll, savoir faire bouger une défense par son dribble et ses déplacements, savoir la faire bouger de sorte à ce qu'un coéquipier se retrouve ouvert, savoir servir ce coéquipier malgré deux ou trois adversaires présents sur la trajectoire de la passe à faire, savoir voir et analyser le jeu tout en protégeant la gonfle, savoir protéger la gonfle face aux mains extrêmement rapides des autres point guards, savoir remonter la balle sur la moitié du terrain en moins de huit secondes sous la pression maximum de ces même point guards, savoir dribbler et faire une passe dans la nasse d'une prise à deux agressive, savoir dribbler dans le trafic, voir le jeu au travers des forêts de bras et de jambes, être capable de garder le contrôle de la balle tout en opérant des petites mais brusques accélérations et ralentissements, savoir dribbler à l'intérieur de petits périmètres, savoir slalomer sans perdre la maîtrise du ballon, etc... Ça s'apprend, c'est vrai. Mais je pense que vous vous en êtes rendus compte, ce n'est pas facile et ce n'est pas donné à tout le monde d'y arriver, même en partie. A fortiori quand on part pratiquement de zéro comme Oladipo.

Petite parenthèse, vous comprenez aussi pourquoi j'accorde tant d'importance à ce poste au moment de recruter.

PG du futur ou subterfuge tanking?
Mais peut-être que le Magic ne compte pas installer l'arrière à ce poste de façon définitive. Il se pourrait en effet qu'il s'agisse simplement pour les floridiens de mettre leur rookie à la mène uniquement le temps des ligues d'été ou de quelques mois de la saison régulière dans le seul but de le "forcer" à s'améliorer -même juste un peu- dans certains domaines particuliers et propres à ce poste comme le dribble, la passe et la vision de jeu. En soit, cela ne serait pas une mauvaise idée mais est-ce le bon moment? Le Google Glass Player doit déjà découvrir le niveau de jeu NBA, le monde professionnel et la vie d'adulte loin du cocon universitaire. Pourquoi lui compliquer plus encore les choses en lui demandant en plus d'apprendre à jouer sur un nouveau poste (et pas n'importe lequel, le plus difficile)? Ça fait pas mal de truc à avaler et à digérer en même temps, vous ne trouvez pas?

Henry Abbott d'ESPN, lui, voit une autre stratégie -plutôt vicieuse je dois dire- derrière cette idée saugrenue de décaler ainsi Oladipo. Il serait en effet question pour Orlando de mettre intentionnellement des bâtons dans les roues de son n°2 de draft afin de s'assurer qu'il ne fasse pas gagner trop de matchs (sans avoir à lui dire de baisser le pied), tout ça dans le but de maximiser ses chances d'avoir le meilleur pick possible lors de la prochaine draft, laquelle s'annonce monstrueuse (soulignons vigoureusement le terme "s'annonce", la NCAA aime bien faire ravaler ce genre de prévision). Le Magic qui n'était déjà pas bon l'an passé n'a en effet que très peu de chances d'être meilleur avec Oladipo en meneur. Et donc beaucoup d'acquérir un bien joli choix de draft après le prochain printemps. Juste un petit zeste de fourberie au Pays de Mickey, en somme.

Il s'agirait donc pour le Magic de chercher les défaites -de tanker- mais sans avoir à dire à ses joueurs de se pointer sur le champ de bataille avec le frein à main (assez destructeur pour le développement d'un jeune joueur), ni mettre ses meilleurs éléments sur le banc d'avantage que de rigueur. Non, c'est sous couvert de tenter quelque chose à risque mais à fort potentiel, en l’occurrence mettre Oladipo en meneur, qu'Orlando se sabote. Ainsi la franchise peut cultiver auprès de ses ouailles pleins d'avenir l'esprit de compétition, l'esprit d'équipe et le goût de l'effort chères à Dame Victoire sans pour autant voir s'envoler ses chances d'obtenir un beau choix de draft.

Oui mais comme tu l'as dit, Still, est-ce que le Magic ne prend pas le risque de cramer Oladipo en lui demandant de tenir au plus haut niveau un poste si difficile et pour lequel il est totalement novice? Et est-ce que l'équipe ne perd pas toute une année de construction d'un jeu collectif et de création d'automatismes en faisant jouer l'un de ses piliers du futur à un poste qui ne sera pas le sien à terme? Et est-ce qu'accumuler les défaites ne risquent pas de flinguer le moral et l'esprit de compétition des jeunes talents floridiens, quelque soit la façon d'enrober les choses?

Hé, j'ai pas dit que c'était une bonne idée.

De son côté, Henry Abbott prend l'exemple ô combien couronné de succès du Thunder et pas pour rien, il note très justement que l'actuel et tout nouveau GM d'Orlando, Rob Hennigan, n'est autre que l'un des membres de l'équipe dirigeante qui a mené cette flamboyante reconstruction oklahomane.

Kevin Durant, 2m08 je le rappelle, a effectivement passé toute son année rookie sur le poste un peu étroit d'arrière shooteur. Résultat, le Thunder qui était encore en train de se défaire de ses couleurs vertes et ors des Supersonics de Seattle, a fait une saison à fond de cale qui leur a permis de ramasser un quatrième choix de draft à mettre à côtés de leur jeune prodige (et de Jeff Green accessoirement).

Mais deux hauts choix de draft d'affilés (trois en vérité, Green a été drafté en cinquième position la même année que Durant), ce n'est pas suffisant pour viser la lune alors rebelote, on utilise ce 4th pick pour mettre la main sur un arrière qui évoluait aux côtés du meneur Darren Collison à UCLA, et on le met à la mène. Le Thunder au bleu turquoise flambant neuf sur le torse, pourvu d'un Kevin Durant revenu à son poste naturel et d'un Russell Westbrook emmailloté dans le costume de point guard, file donc encore le coton de mauvaise qualité des perdants et choppe un troisième choix de draft qu'on nommera bientôt James Harden.

Voici donc ce qu'aurait été la stratégie qui a permis à OKC de devenir l'un des plus gros outsiders du championnat, et celle qu'a peut-être en tête le Magic en ce moment: drafter haut et faire jouer les pépites ainsi amassées à une position qui n'est pas la leur afin d'éviter de gagner trop de matchs jusqu'à engranger suffisamment de forts talents via la draft pour défoncer tout le monde sur son passage.

Cela dit, un certain nombre de failles craquèlent la peinture posée sur ce tableau retranscrivant la brillante reconstruction de la franchise qui n'est pas les Sonics. Je doute en effet que le "tanking sournois" fut la stratégie des Oklahomans. Durant n'est resté qu'une seule année avec les fringues trop petites d'un arrière, ce qui me fait dire que l'idée était plutôt d'espérer qu'il réussisse à ce poste où sa taille aurait été un avantage absolu et injouable face à la totalité des autres guards de la ligue (entendez: il aurait pu shooter sur la tête de ses opposants aussi bien que s'il avait été ouvert). Cela n'a pas été le cas, les centimètres ayant une forte tendance à avoir un double tranchant, l'expérience aurait donc été rapidement abandonnée. Le recrutement simultané de Jeff Green, combo forward vraisemblablement plus 3 que 4, semble également aller dans ce sens, lui qui avait été élu par l'ambitieuse franchise pour être le lieutenant du phénomène au n°35.

Ensuite, si le plan était de mettre Westbrook à la mène pour éviter de gagner trop de matchs, pourquoi occupe-t-il toujours cette fonction à l'heure actuelle? Parce qu'il a réussi la transition et est devenu un meneur à part entière profitant par conséquent à fond de son "avantage athlétique d'arrière"? Ben non, même pas, on s'arrache encore les cils à pleines mains devant son playmaking. Au passage, je vous renvoie rapidement au profil que j'avais esquissé à son propos peu avant la draft 2008. Vous devriez y voir pas mal de similitudes avec Victor Oladipo mais beaucoup moins avec le joueur qu'il est maintenant. Je doute cependant sérieusement de voir le jeune américano-nigérian suivre le même chemin (ce que je ne souhaite pas soit dit en passant), les progrès de Westbrook en matière de scoring sont véritablement sidérant et relèvent certainement de l'exception.

Les Seattle City SuperThunders n'ont vraisemblablement pas mis en œuvre cette stratégie du "tanking sournois" mais cela ne veut pas dire pour autant que l'idée n'est pas valable. Après tout, quelque fut son intention de départ, le Thunder est arrivé en quasiment au sommet en ramassant toute une brassée de choix de draft excellemment bien placés pendant trois ans de suite, et cela alors même que la franchise avait pioché son meilleur joueur (et pas n'importe lequel) dès le premier épisode. Enchainer les gros picks est effectivement un véritable moyen de bâtir une belle équipe (à condition de savoir les utiliser, n'est-ce pas Minnesota, Sacramento?). Et s'assurer de perdre des matchs pour avoir ces choix de draft aux mots doux plein la bouche sans devoir lancer la consigne jamais bienvenue et porteuse d'effets positives de lâcher la pédale, est finalement assez tentante pour un esprit machiavélique (qu'un bon GM ne peut pas se permettre de ne pas avoir).

Toutefois, est-ce que le fait de faire jouer un joueur -même exceptionnel- ailleurs qu'à son poste a un impact suffisant pour s'assurer une place loin des meilleurs choix de draft? Je reformule ma question: est-ce qu'on peut raisonnablement craindre qu'un joueur à peine arrivé en NBA apporte par sa seule présence tellement de victoires qu'il risque de priver son équipe d'un gros pick l'été suivant? Même replacé à son poste de prédilection, Kevin Durant n'a pas sorti son équipe de la zone des cancres avant d'être suffisamment bien entouré, Tim Duncan a débarqué dans la ligue dans une équipe de playoffs ; seul LeBron James peut se vanter d'un tel exploit.

Or, Victor Oladipo est loin, tellement loin de ces phénomènes-là que ça frise l'indécence d'imaginer qu'il risque de faire gagner tellement de matchs à cette pauvre équipe d'Orlando qu'il lui enlèvera toutes chances de recevoir un beau choix de draft, bien empaqueté dans du papier cadeau s'il était mis à son bon poste. Et ce n'est pas comme s'il débarquait dans une équipe en partie bâtie à qui il ne manquerait pas grand chose pour gagner, au contraire, il en est presque le meilleur joueur, chose assez paradoxale -ou triste c'est selon- pour un joueur vu comme un (super) role player.

StillBallin (@StillBallinUnba)

2 commentaires:

Dominique Guye a dit…

Je vois Orlando gagnant gagnant.

S'il réussit à s'adapter à la mène, c'est bingo, ils auront tout de même perdu plein de matchs, auront trouvé un super défenseur qui peut jouer 1/2 et pourront drafter un 2/3 ou 4 au profil plus shooteur.

S'il ne réussit pas, ils auront perdu encore plus de matchs et ils pourront drafter un poste 1/3 (si Harris s'impose en stretch 4) ou 4 (si Harris reste 3). Et bingo, il aura amélioré son jeu avec la balle, ce qui le rendra plus efficace en drive ou drive & kick.

Dans tous les cas, je suis confiant pour l'avenir d'Orlando.

Après, comme tu le dis, il y a un risque qu'à trop dénaturer le joueur, il se perde et ne donne jamais la pleine mesure de son talent(ex: Wes Johnson, Boris Diaw, etc.)

StillBallin a dit…

Trop risqué pour moi. Sa réussite au poste 1 me parait beaucoup trop improbable tandis qu'Orlando n'a pas besoin de faire ça pour gratter les meilleurs choix de draft.

Presque rien à gagner à mon avis donc, et beaucoup à perdre: du temps de création d'un collectif, foutre en l'air un joueur prometteur, etc...